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En Martinique, "dire qu'on n'a pas vu venir la crise, ce serait mentir"

Après une semaine de violence et de manifestation en Martinique, et l'échec des négociations en Guadeloupe, le ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu est attendu sur l’île pour discuter des revendications des militants opposés au passe sanitaire et à l’obligation vaccinale des soignants. Mais derrière le rejet du vaccin, se trouvent des revendications économiques et sociales qui viennent de loin. Le mouvement d’opposition au passe sanitaire et à l’obligation vaccinale en Martinique a connu une accalmie ce week-end, après une semaine de pillages et de violences. Les barrages restent cependant maintenus. Le ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu, est attendu mardi 30 novembre sur place, après un passage en Guadeloupe, où les négociations ont échoué. Mais derrière un rejet massif de l’obligation vaccinale, se trouvent également des revendications économiques et sociales, notamment sur le problème de la vie chère et de la pauvreté. "Dire qu’on ne l’a pas vu venir, ce serait mentir, amorce Nadia Chomville, docteure en sociologie et enseignante au lycée de Fort-de-France contactée par France 24. Ce n’est pas le Covid qui a amené la colère sur la vie chère, la pauvreté et le manque de perspective pour la jeunesse. Il suffisait de n’importe quelle étincelle pour allumer un feu mis en sommeil depuis 2009 (date de la dernière grande grève générale, NDLR). Cela a été le passe sanitaire." Pour la sociologue, les causes du mouvement actuel sont à chercher dans les difficultés qui minent le quotidien des habitants de l’île depuis des années. Un tiers des Martiniquais vit en effet sous le seuil de pauvreté et 17 % sont au chômage, alors que la vie y est 12,3 % plus chère en moyenne qu’en Hexagone, selon l’Insee. Dénoncée il y a 12 ans lors de la massive grève générale contre la vie chère qui avait paralysé Guadeloupe et Martinique pendant 44 et 38 jours, la situation ne s’est pas améliorée depuis. Et le Covid-19 n’a rien arrangé. Des produits alimentaires jusqu’à 40 % plus chers Selon Véronique Biarnaix-Roche, corapporteuse d’un rapport du Conseil économique, social et environnement (CESE) sur le pouvoir d’achat et la cohésion sociale dans les Outre-mer, contactée par France 24, "tous les produits passant par la France pour arriver en Martinique coûtent beaucoup plus cher, du fait du transport et des taxes d’octroi de mer. Certaines entreprises sont en situation de monopole sur l’île et ne laissent pas de possibilité à la concurrence, ce qui fait monter les prix. Et l’offre de logement n’est pas suffisante… Si on veut la cohésion sociale sur l’ensemble des territoires et si on veut les garder en France, il y a un effort à faire." Le rapport, publié en octobre 2020, alertait déjà les pouvoirs publics : "La revendication de justice sociale des ultramarins doit à présent être entendue. Rien n’a changé depuis, et cela a même empiré avec le Covid-19", déplore aujourd’hui Véronique Biarnaix-Roche. >> À lire aussi : Défiance envers l'État, pauvreté, hôpital en détresse... Les origines de la colère en Guadeloupe C’est particulièrement le prix de la nourriture qui pose problème. Malgré les mécanismes mis en place par l’État pour protéger les consommateurs d’Outre-mer, les produits alimentaires continuent de coûter en Martinique environ 40 % de plus qu’en métropole. Et si les fonctionnaires bénéficient d’une "prime vie chère" pour compenser, les salaires des locaux ne suivent pas. C’est d’ailleurs l'une des revendications des grévistes : l’intersyndicale réclame "l’augmentation des salaires et des pensions des minimas sociaux". Salade verte à 5 euros "C’est simple, résume Gaëlle, 33 ans, chargée de projet en Martinique. Ici, un pack de Cristalline (eau de source bon marché) coûte 7 euros." Écœurée par le prix de ses dernières courses, la jeune femme a posté sur Twitter la photo de ses achats et de son ticket de caisse. Vingt euros pour quatre produits à peine, dont une salade en sachet à 5 euros. "J’aimerais que le peuple martiniquais soit entendu et que les prix soient revus, souligne-t-elle. Je sais que nous sommes une île et que les produits sont importés, mais le surcoût est énorme. Avec le gaz qui augmente en plus, faire les courses et la cuisine représente un vrai budget." Une des revendications figurant sur le préavis de grève déposé le 15 novembre dernier par l’intersyndicale porte en effet sur la limitation du prix du pétrole et du gaz. La bouteille de gaz a augmenté de près de 11 euros en deux ans, pour franchir la barre des 30 eurosles 12,5 kg en octobre. Une situation problématique pour les Martiniquais, nombreux à en utiliser pour cuisiner. La chlordécone, le pesticide qui empoisonne la vie des Antillais Gaëlle et sa famille se rabattent donc sur les produits surgelés, moins chers que les produits frais importés. Pour la jeune femme, il est en effet difficile de consommer local. La production n’est pas toujours suffisante, mais c’est surtout l’empoisonnement à la chlordécone qu’elle redoute. Cet insecticide, désormais reconnu comme cancérigène, a été utilisé jusqu’en 1993 dans les bananeraies et a pollué les sols de l’île : 92,5 % des Martiniquais en ont des traces dans le sang. Dimanche, en réponse à une des revendications du mouvement, le gouvernement a annoncé la reconnaissance par décret du cancer de la prostate comme maladie professionnelle. La plateforme intersyndicale réclame en outre la gratuité des tests de dépistage de l'intoxication à la chlordécone. Promise par le gouvernement en mars dernier, elle n’est mise en place que pour les ouvriers et les femmes enceintes. Pour les autres, les tests coûtent 140 euros. L’intersyndicale, l'État et les élus locaux ont signé un "accord de méthode"pour tenter de sortir de la crise. Il liste sept ateliers thématiques (santé, jeunesse, vie chère dont prix des carburants et du gaz, transports, chlordéconomie, pêche, culture), correspondant aux problématiques majeures, au cœur des discussions qui ont démarré lundi en Guadeloupe et se poursuivent mardi en Martinique avec l'arrivée du ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu. Gaëlle, elle, espère être "enfin entendue. Je voudrais qu’on arrête de nous dire qu'on exagère. Lorsque j’ai ramené la salade à mon père, il m’a remerciée en me disant que c’était sa préférée. Ce ne devrait pas être un luxe de manger de la laitue !"

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