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Économie et marchés

Faillite de FTX : les Bahamas, paradis perdu pour les cryptomonnaies ?

PARI PERDANT Sam Bankman-Fried avait quitté Hong Kong pour les Bahamas en 2021 afin d'en faire le nouveau quartier général de son groupe, FTX. La chute de l'empire FTX de Sam Bankman-Fried a fait une victime dont il est peu question : les Bahamas. L'archipel des Caraïbes avait beaucoup misé sur l'essor des cryptomonnaies et avait fait de l'accueil du siège de FTX le symbole de son sérieux dans ce secteur. La puissante agence de notation Standard & Poor's attend de voir. Dans son évaluation de l'état de santé financière des Bahamas, publiée mercredi 23 novembre, elle se demande quel sera l'impact de l'effondrement de FTX, l'empire déchu nord-américain des cryptomonnaies, sur les finances de l'île. Quel rapport entre une plateforme d'échange de bitcoins et autres devises dématérialisées dont la faillite, due à son insolvabilité, n'en finit pas de faire les gros titres des médias et un petit pays des Caraïbes, surtout connu pour ses belles plages et sa fiscalité plus que clémente ? Les Bahamas se rêvent en Silicon Valley des cryptomonnaies FTX et son charismatique patron, Sam Bankman-Fried, étaient récemment devenus des stars de l'île. Cette start-up qui valait des milliards avait décidé depuis septembre 2021 de faire des Bahamas son quartier général. Leur présence était censée incarner le succès du virage économique voulu par le gouvernement local vers la finance dématérialisée. En avril 2022, Sam Bankman-Fried se tenait aux côtés de Philip Brave Davis, le Premier ministre des Bahamas, pour inaugurer le site où devait être construit le futur "méga-QG" de FTX. Il ne devait rien envier au campus Google et devenir le centre "de ce qui nous avait été présenté comme l'équivalent pour les cryptomonnaies de la Silicon Valley", souligne Stephen Hanna, un acteur local interrogé par le magazine Forbes. Philip Brave Davis était tout sourire et buvait du petit lait en écoutant Sam Bankman-Fried expliquer comment son empire allait aider le pays à "rétablir l'industrie locale des services financiers sur la scène internationale", a relaté le Nassau Guardian. >> À lire aussi sur France 24 : La chute du prodige Sam Bankman-Fried jette un froid sur les cryptomonnaies Le patron de FTX avait su trouver les mots justes. Depuis quelques années, les Bahamas avaient perdu de leur lustre comme place financière off-shore internationale. L'île "avait été dépassée par d'autres juridictions comme les îles Caïmans", précise le Financial Times. Cette perte de compétitivité dans les cour des grands paradis fiscaux risquait d'avoir de lourdes conséquences économiques, puisque "le secteur des services financiers représentait la deuxième source de revenus pour le pays", rappelait en 2018 le Nassau Institute, un cercle de réflexion des Bahamas favorable à cette industrie. Heureusement qu'il restait le tourisme, qui générait près de 50 % des revenus de l'île… avant la pandémie de Covid-19, rappelle le site Fortune. Car à partir de 2020, ce secteur a connu un brusque ralentissement dû à la lutte contre le virus Sars-Cov-2 et à la chute brutale des déplacements internationaux. Les Bahamas "cherchaient une alternative et sont tombés sur les cryptomonnaies", résume Jack Blum, un juriste qui travaille pour l'ONG Tax Justice Network, interrogé par le Financial Times. Ainsi, quelques mois après le début de la pandémie, le gouvernement a fait adopter la loi Digital Assets and Registered Exchanges (DARE), qui représente une réglementation complète du secteur des cryptomonnaies. FTX, le généreux donateur La même année, la Banque centrale des Bahamas a aussi mis en circulation une monnaie dématérialisée, baptisée Sand Dollar. Et les autorités ont rédigé plusieurs études censées démontrer comment le pays pouvait devenir la capitale mondiale de cette finance du futur. L'arrivée de FTX démontrait que les efforts du gouvernement pour attirer les stars du bitcoin et les grands manitous de la blockchain portaient leurs fruits. Sam Bankman-Fried avait même cité la loi DARE comme la principale raison pour laquelle il avait opté pour les Bahamas. Et pendant plus d'un an, tout semblait indiquer que le gouvernement avait eu raison de parier sur ce cheval. FTX et Sam Bankman-Fried y ont multiplié les investissements dans l'immobilier et ont donné sans compter à diverses associations locales. La start-up américaine a financé à hauteur de 240 000 dollars la création d'un centre de recherche sur le climat et a versé des dizaines de milliers de dollars à des églises ou encore des cliniques vétérinaires, a énuméré le magazine Forbes. Cette générosité "a normalisé dans l'esprit des gens le concept qu'il pouvait y avoir toute une industrie locale qui se développerait autour des cryptomonnaies", a expliqué Davinia Bain, cofondatrice de l'association Crypto Isle, interrogée par le magazine Fortune. FTX semblait même faire des émules. Début novembre, quelques jours avant la faillite de FTX, OKX, une plateforme concurrente d'échange de cryptomonnaie annonçait également son intention de faire des Bahamas son "centre régional" d'activité. La chute de Sam Bankman-Fried a "détruit du jour au lendemain une grande partie de ce pourquoi on avait travaillé ici", regrette Stefen Deleveaux, responsable de la Caribbean Blockchain Alliance, interrogé par le Financial Times. Un coup dur pour la crédibilité des Bahamas ? L'ampleur de la débâcle a suscité une onde de choc qui a fragilisé tout le secteur, devenu beaucoup moins attirant aux yeux des investisseurs. Résultat : les start-up sont plus regardantes sur la dépense, et le rêve des Bahamas de devenir la Silicon Valley de la crypto grâce à des massifs investissements semble beaucoup plus incertain. OKX, pour sa part, ne semble pas avoir pour l'instant décidé de revenir sur son intention de s'installer à Nassau. Les multiples révélations sur la cuisine intérieure de FTX, les malversations, les montages financiers douteux ont aussi été un coup dur pour l'archipel des Caraïbes. Les autorités locales de régulation ont été pointées du doigt pour n'avoir rien vu venir. "C'est un échec complet des mécanismes de contrôle des entreprises, je n'ai jamais vu une telle absence de données financières fiables", a affirmé John Ray III, qui a pris le contrôle de FTX après sa mise en liquidation judiciaire. Philip Brave Davis a tenté, la semaine dernière, de défendre les autorités nationales de régulation assurant devant le Parlement de l'île qu'"aucun manquement [dans la procédure de contrôle, NDLR] n'avait été identifié". Mais le mal risque d'être fait pour la crédibilité des Bahamas quant à héberger une industrie des cryptomonnaies solide et respectueuse des règles.

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