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Tribunes des militaires : une polémique "paradoxale" au vu des relations entre l’armée et l’exécutif

Le président français, Emmanuel Macron, avec les chefs d'état-major des Armées, sous l'Arc de Triomphe, à Paris, lors du 76e anniversaire de la Victoire du 8 mai 1945. La publication de deux tribunes de militaires français a suscité de vives réactions et contraint le gouvernement à rappeler que les forces armées se devaient de rester apolitiques. Selon le politologue Jean Joana, cette polémique est cependant bien plus révélatrice de l’affaiblissement du débat politique que de l’éventuelle dégradation des relations entre la Grande Muette et le chef de l'État. Mise en ligne lundi 10 mai sous la forme d'une pétition par l'hebdomadaire conservateur Valeurs Actuelles, un texte (signé par des militaires d'active anonymes) accuse les principales autorités du pays de lâcheté face à une prétendue menace islamiste et met en garde sur le risque d'une "guerre civile" en France. Trois semaines auparavant, une autre tribune de militaires - dont une majorité sont à la retraite et dont certains signataires sont menacés de sanctions -, créait déjà une première controverse en dénonçant le "délitement" de la France. Les auteurs du texte se disaient notamment prêts à "soutenir les politiques" qui le combattront. Après un 8-Mai sous le signe de l'unité nationale, au cours duquel Emmanuel Macron, chef de l'État et donc des armées, se tenait aux côtés des chefs d'état-major, cette nouvelle polémique vient entacher l'image d'une véritable cohésion entre le pouvoir politique et les militaires. Pourtant, selon Jean Joana, politologue et professeur de sciences politiques à l'université de Montpellier, contacté par France 24, ces tribunes ne traduisent pas une fracture entre Emmanuel Macron et l'armée. Auteur d'un livre intitulé "Les armées contemporaines" (Les Presses de Sciences-Po), consacré aux relations entre l'armée et le pouvoir politique, Jean Joana estime plutôt que cette dernière est dans une position plus favorable vis-à-vis du pouvoir politique qu’elle n'a pu l’être auparavant. France 24 : Ces deux tribunes sont-elles révélatrices de relations dégradées entre l’armée et Emmanuel Macron ? Jean Joana : Je n’en ferais pas une lecture aussi catégorique, parce que je ne suis pas persuadé que ces deux tribunes soient représentatives de l’opinion des militaires en tant que tel, et des membres de l’institution militaire aujourd’hui. Ces tribunes, je les vois davantage comme des initiatives prises par d’anciens militaires déjà âgés, et que l’on connaissait par leurs engagements politiques précédents, plutôt à l’extrême droite. Les vingt généraux en question ont tous quitté l’armée dans la première moitié des années 2000, la moyenne d’âge de ces militaires doit facilement tourner autour de 75 ans, voire plus, donc je ne suis pas sûr qu’ils soient vraiment représentatifs, ni des élites militaires, ni de l’ensemble des membres de l’armée française à l’heure actuelle. Vouloir tirer de ces deux tribunes un bilan des relations entre les militaires français et Emmanuel Macron me paraît donc exagéré. En ce qui concerne la deuxième tribune, certains parlent de manipulation et je ne pense pas qu’il faille aller jusque-là. C’est un texte qui en dit davantage sur la stratégie de certains organes de presse pour peser sur le débat public que sur l’opinion dans l’armée. Pour un journal comme Valeurs Actuelles, c’est un bon moyen de prendre position dans le débat politique, y compris dans la perspective de l’élection présidentielle. Ça ne veut pas dire que des militaires n’en sont pas les auteurs, mais je pense que si c’est le cas, c’est probablement une toute petite minorité de militaires. Par ailleurs, j’ai du mal à interpréter la signification d’une démarche qui consiste à signer un texte en restant anonyme, et si tant est que les chiffres qu’on nous donne sont les bons, je ne vois tout de même pas cela comme étant révélateur de l'état réel des relations entre l’armée et le pouvoir politique aujourd’hui. Quelles relations ces derniers entretiennent aujourd’hui le président et les forces armées ? Le paradoxe, c’est que ces tribunes interviennent justement à un moment où l’armée est dans une position plus favorable vis-à-vis du pouvoir politique qu’elle ne l’était précédemment. Une des grandes nouveautés introduites avec l’arrivée d’Emmanuel Macron est la mise en œuvre d’une politique qui se traduit par l’augmentation des crédits attribués aux forces armées, ce qui n’était pas le cas depuis au moins la moitié des années 2000. En 2003-2004, les forces armées étaient plutôt soumises à un régime sec sur le plan budgétaire. La nouveauté avec Emmanuel Macron, c’est notamment l’adoption de la loi de programmation militaire 2019-2025, qui augmente le budget de manière notable après des années de disette budgétaire pour le ministère de la Défense (en décembre dernier, l’Assemblée nationale a voté le budget 2021, dont 39,2 milliards d’euros ont été alloués au ministère des Armées, NDLR). Il y a cinq ou six ans, le budget de la défense tournait aux alentours de 31 milliards d’euros, donc il y a un effort financier significatif qui est fait et qui va dans le sens d’une satisfaction des militaires, au moins sur le plan matériel. Je suis persuadé – bien que l’armée soit un ensemble de personnes diverses socialement, politiquement, en termes de niveau de responsabilité et de préoccupations – que les principaux chefs militaires français, à l’heure actuelle, sont plus satisfaits par la politique mise en œuvre depuis 2017 qu’ils ne l’étaient auparavant. Des militaires ont-ils déjà exprimé leur mécontentement de cette manière à l’égard du pouvoir politique ? La démission du général de Villiers (en juillet 2017, NDLR) a été un événement fort, même s’il a été fait à titre individuel. C’était une manière forte de manifester de la mauvaise humeur. Il est arrivé précédemment que les trois chefs d’état major, les chefs des principales armées, menacent de démissionner parce qu’ils estimaient que les crédits qui leur étaient attribués étaient insuffisants. Des prises de position individuelles, il y en a malgré tout régulièrement. Là, la nouveauté c’est le contexte politique. Pour que l’on parle de ce genre d’initiative, il faut qu’il y ait des acteurs politiques qui les reprennent et les mettent en avant. C’est ce qui s’est passé avec la première tribune : pendant plusieurs jours, elle est restée inaperçue sur Internet avant que Valeurs Actuelles ne la reprenne. Et encore, même dans ces conditions, il a fallu attendre quelque temps pour qu’elle arrive sur le devant de la scène parce que les acteurs politiques n’avaient pas encore embrayé sur le sujet. C’est pourquoi la polémique autour de ces tribunes est plus révélateur de l’état du débat politique en France, que de l’état des relations entre l’armée et le pouvoir politique. Cela reflète l’état du débat politique, avec des partis fortement affaiblis, une opposition en déshérence en ce qui concerne la droite traditionnelle, un Parti socialiste qui a disparu… Cela laisse donc de l’espace pour ce genre d’initiative. S’il y avait un débat démocratique vif et actif entre les principaux partis représentés à l’Assemblée nationale, il n’y aurait pas de place pour ce genre de prise de position de la part d’anciens militaires.

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