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Karim Benzema, un écran de fumée idéal pour Gérald Darmanin

POLÉMIQUE Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a détourné l'attention des critiques le concernant en accusant le footballeur Karim Benzema d'entretenir des liens avec les Frères musulmans. Il reprend ainsi à son compte une vieille tradition de l’extrême droite qui consiste à s’en prendre aux footballeurs naturalisés ou issus de l’immigration, coupables selon elle d’être de "mauvais Français". Le footballeur Karim Benzema a été accusé par le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, le 16 octobre 2023, d'avoir des "liens notoires" avec les Frères musulmans. La polémique bat son plein depuis cinq jours. En accusant Karim Benzema d’être "en lien notoire avec les Frères musulmans", lundi 16 octobre sur CNews, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a déclenché un emballement politico-médiatique qui ne s’arrête plus. Et a mis fin, par la même occasion, aux critiques dont il était l’objet pour sa gestion du terrorisme en France. Cette stratégie de l’écran de fumée a d’ailleurs été pointée du doigt, vendredi 20 octobre, par Marine Le Pen. "Monsieur Darmanin a bien appris la leçon de Charles Pasqua [ancien ministre de l’Intérieur, NDLR] qui disait : 'quand une affaire vous gêne, il faut créer une affaire dans l’affaire. Et puis si ça ne suffit pas, une affaire dans l’affaire de l’affaire, jusqu’à ce que plus personne n’y comprenne rien'. (…) La mise en cause de Monsieur Benzema, qui ne vit même plus en France, de la part du ministre de l'Intérieur, est une diversion alors que nous sommes confrontés à des problèmes majeurs", a déclaré la cheffe de file des députés du Rassemblement national (RN) sur RMC. Jusqu’à ses déclarations visant l’ancien buteur du Real Madrid, Gérald Darmanin était en effet la cible de la droite et de l’extrême droite, qui mettaient en cause sa gestion du terrorisme après l’assassinat de Dominique Bernard, enseignant du collège-lycée Gambetta d’Arras tué le 13 octobre par un jeune radicalisé. "Combien de Français allons-nous regarder mourir ?", s’est alors insurgé sur X le patron des députés Les Républicains (LR) Olivier Marleix. "Ce nouvel attentat symbolise toute l'impuissance de notre État". Le président de LR, Éric Ciotti, a demandé quant à lui l'instauration de "l'état d'urgence", exhortant l'exécutif à "ne plus trembler face à l'islamisme et à l'immigration de masse". Avant l’attaque d’Arras, il avait déjà regretté la tenue en France, malgré leur interdiction, de manifestations pro-palestiniennes – "un signe de faiblesse de l’État", selon lui. "Le ministre de l'Intérieur n'est pas en mesure de faire respecter les décisions que lui-même a prises", a-t-il fustigé. L’extrême droite a demandé de son côté une audition à l’Assemblée nationale de Gérald Darmanin et a même appelé à sa démission. "Il y a eu des failles dans toute la chaîne de responsabilités, qui devraient conduire à la démission immédiate du ministre de l’Intérieur", a déclaré sur X Jordan Bardella, président du RN, avant de dénoncer, un peu plus tard, une "faillite morale et politique du gouvernement". Enfin, Éric Zemmour, président du parti Reconquête !, a dénoncé les "discours faussement martiaux", "l'incapacité" et "l'impuissance du pouvoir politique", interrogeant : "qu'est-ce qu'ils ont fait depuis trois ans ?" et l'assassinat de Samuel Paty. "Un personnage clivant" qui revendique sa foi musulmane C’est alors qu’arrive la polémique Karim Benzema, qui avait exprimé, la veille sur X, sa compassion pour les habitants de Gaza, dans laquelle droite et extrême droite se sont engouffrées. Quant aux critiques portant sur l’action de Gérald Darmanin, elles se sont tues ou sont devenues inaudibles. La sénatrice LR Valérie Boyer a ainsi demandé, si les accusations du ministre de l'Intérieur étaient avérées, la "déchéance de nationalité" pour Karim Benzema, par ailleurs qualifié "d'agent de propagande du Hamas" et de "Français de papier" par l’eurodéputée LR Nadine Morano. Éric Zemmour, lui, n’a pas hésité à aller encore plus loin : "C'est un musulman qui veut appliquer la charia, et la charia prévoit le jihad, et le jihad ça veut dire tuer Dominique Bernard, ça veut dire tuer Samuel Paty. (…) Je fais un lien direct", a-t-il affirmé. L’affaire aurait pu en rester là, mais Gérald Darmanin a préféré la relancer jeudi soir en demandant au joueur de Al-Ittihad, en Arabie saoudite, de "pleurer également" l'assassinat de Dominique Bernard. "Si M. Benzema veut montrer sa bonne foi, qu'il est capable (...) de montrer devant 20 millions de personnes qui le suivent [sur X], qu'il pleure également la mort de ce professeur, je retirerai mes propos", a déclaré le ministre de l’Intérieur sur BFMTV. "L’objectif était de faire un coup politique et Karim Benzema représente clairement la cible idéale", analyse François Da Rocha Carneiro, chercheur associé au CREHS de l’Université d’Artois, historien spécialiste de l’équipe de France de football. "Parce qu’il est connu du plus grand nombre, parce que c’est un personnage clivant qui a une histoire au sein des Bleus qui sent le soufre et qui a fait dans le passé plusieurs déclarations polémiques, mais aussi et surtout en raison de sa foi musulmane, qu’il revendique et qui a même servi d’argument pour son transfert en Arabie saoudite", ajoute l’historien. Considéré comme une légende en Espagne, "KB9" n'a jamais eu la même popularité en France en raison de multiples controverses, dont son implication dans le chantage à la sex-tape de son coéquipier en sélection Mathieu Valbuena. Il est aussi la cible d’attaques de l’extrême droite qui met en doute depuis plusieurs années son patriotisme. Une thématique récurrente au Rassemblement national de Marine Le Pen, et auparavant au Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen, qui n’hésitent pas depuis près de 30 ans à s’en prendre aux footballeurs issus de l’immigration. "Un système d’argumentation propre à l’extrême droite historique" "Je trouve que c’est tout de même un peu artificiel de faire venir des joueurs de l’étranger et de les baptiser 'équipe de France'", déclarait ainsi Jean-Marie Le Pen en 1996, regrettant au sujet de l’hymne national que "la plupart des joueurs de l’équipe de France ne le chantent pas ou visiblement ne le savent pas". En s’en prenant à Karim Benzema, né à Lyon de parents algériens, Gérald Darmanin s’inscrit dans une forme de continuité. "Le ministre de l’Intérieur reprend à son compte un système d’argumentation propre à l’extrême droite historique, insiste François Da Rocha Carneiro. Même au-delà de Jean-Marie Le Pen, ses propos me font penser à l’Action française des années 1930, qui ciblait les joueurs naturalisés venant de l’ancien Empire austro-hongrois, à l’image de Gusti Jordan." Arrivé en France en 1933, ce joueur de football est naturalisé français en 1938 et intègre aussitôt l’équipe de France. Il est alors accusé par l’extrême droite de vendre sa nationalité contre de l’argent, tandis que le président de son club du Racing Club de France, qui est juif, subi des attaques antisémites de l’Action française. "On entend dès cette époque les attaques du type 'Français de papier', souligne François Da Rocha Carneiro. L’argumentaire s’est aujourd’hui déplacé de l’ethnique vers le religieux. C’est le retour du refoulé au plus haut niveau de l’État." Pour étayer ses graves accusations, Gérald Darmanin s'appuie, selon son entourage, sur "une lente dérive des prises de position de Karim Benzema vers un islam dur, rigoriste, caractéristique de l'idéologie frériste", avec notamment "un prosélytisme sur les réseaux sociaux autour du culte musulman, comme le jeûne, la prière, le pèlerinage à La Mecque". Interrogé jeudi 19 octobre sur ces "preuves" et si le fait de publier des photos de prières faisait d’un individu un membre des Frères musulmans, le ministre de l’Intérieur a répondu au journaliste qu’il faisait preuve "d’une forme de naïveté assez forte, que les Français constatent désormais".

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