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À Paris, les femmes kurdes réclament "vérité et justice" pour les assassinats de 2013 et de 2022

REPORTAGE Au départ de la marche blanche, le 4 janvier 2023, pour les militantes kurdes assassinées en janvier 2013 et pour les trois personnes tuées dans une attaque en décembre 2022 à Paris. Une marche blanche a eu lieu mercredi à Paris en hommage à trois militantes kurdes tuées en 2013 ainsi qu’aux trois victimes de l’attaque de la rue d’Enghien le 23 décembre dernier. Pour plusieurs participants, cela ne fait aucun doute : la responsabilité de la Turquie est engagée dans ces deux affaires. Reportage. Le ciel est gris, mercredi 4 janvier, au-dessus de Paris, et chacun vaque à ses occupations quotidiennes sur les trottoirs du Xe arrondissement près de la station de métro Bonne Nouvelle. Dans la rue d’Enghien, l’heure est au recueillement au centre culturel kurde Ahmet Kaya. Ici, au n° 16, trois personnes kurdes ont été tuées le 23 décembre par un homme déjà condamné à deux reprises pour détention prohibée d'armes et pour violence avec armes. La procureure de Paris a qualifié le suspect comme "ayant une haine des étrangers devenue complètement pathologique". Les abords du centre culturel – qui est aussi le siège de l’association du Conseil démocratique kurde en France (CDK-F) – sont ornés de multiples hommages (fleurs, bougies, portraits) à Emine Kara, Miran Perwer et Abdurrahman Kizil, les trois victimes de l’attaque du 23 décembre dont les funérailles ont eu lieu mardi à Villiers-le-Bel (dans le Val d'Oise). En cette fin de matinée, des dizaines de personnes sont rassemblées pour une marche blanche initiée par le Mouvement des femmes kurdes en France. Une marche à la croisée de l’actualité et d’un autre hommage à trois militantes kurdes. Fidan Dogan, Leyla Saylemez et Sakine Cansiz – cofondatrice du parti kurde PKK, classé comme organisation terroriste par Ankara et l'UE – ont été tuées en janvier 2013 rue La Fayette, à une quinzaine de minutes à pied de la rue d’Enghien. Une affaire sur laquelle plane l’ombre des services secrets turcs. Les gerbes de fleurs roses, jaunes et blanches sont prêtes, et des dizaines de femmes enfilent un gilet violet recouvert de trois portraits des militantes kurdes en médaillon, au dos duquel on peut lire "Vérité et justice : ces trois militantes ont été assassinées à Paris le 9 janvier 2013". Zilan Diyar a aussi enfilé son gilet au pied des marches du centre culturel kurde. Cette militante du Mouvement des femmes kurdes en France explique, aidée d’une interprète, que "ces attaques (de 2013 et de 2022) sont la continuité d’un système patriarcal et colonial qui sévit contre les femmes kurdes". Elle ressent "de la douleur et de la colère" par rapport aux récents événements. "Mais on veut que la douleur se transforme en un moteur du changement. On marche avec cette idée, c’est ce qui nous donne de la force", ajoute-t-elle. Le 23 décembre, "un attentat ciblé contre la communauté kurde" Des couronnes de fleurs sont déposées au 16, rue d’Enghien avant le départ de la marche blanche. Des élus se sont joints au rassemblement, dont la maire du Xe arrondissement, Alexandra Cordebard, ou encore l’adjoint à la mairie de Paris chargé du Logement, Ian Brossat. Une camionnette ouvre le chemin sur la rue du Faubourg Saint-Denis et le cortège s’élance, silencieux. Pendant la marche, des chants féministes – dont la chanson "à la gloire des femmes en deuil" – résonnent dans la rue depuis la sono installée à l’arrière du véhicule de tête. Les passants arrêtent un instant leur chemin sur le trottoir au passage du cortège. Certains immortalisent l’instant avec leur smartphone, d’autres sont intrigués par les raisons qui conduisent ces personnes à marcher sous un mince crachin. Sur le boulevard de Magenta, à quelques minutes de la rue La Fayette, un homme dont le véhicule a été arrêté pour laisser passer le cortège interpelle amicalement les participants. "La France protège les Kurdes", s’exclame-t-il en faisant un V avec ses doigts – signe de ralliement des Kurdes. Dans le cortège, des personnes tiennent des bannières sur lesquelles ont peut lire "Dix ans après le 9 janvier, l’État turc a encore massacré trois de nos amis à Paris" ou encore "Attaque ordonnée par Erdogan ! Si la France n’est pas complice, alors faites la lumière". De nombreuses personnes présentes ce mercredi sont convaincues que l’attaque du 23 décembre "n’est pas qu’un crime raciste". Fidan, membre du CDK-F, affirme que les faits survenus il y a près de deux semaines "sont un attentat terroriste ciblé contre la communauté kurde". Et elle interroge : "On n’est pas une communauté visible, il y a beaucoup de rues très fréquentées vers la rue d’Enghien, alors pourquoi s’en être pris à des personnes près du centre culturel kurde ? Il y a forcément des commanditaires derrière cette attaque, et ce n’est pas de la paranoïa ou une théorie du complot." >> À lire aussi : "Combattante, musicien, réfugié politique : les trois victimes kurdes de l’attaque à Paris" "Il faut que justice soit rendue" Estelle, membre de l’association France-Kurdistan, estime aussi que l’auteur de l’attaque du 23 décembre "est un homme qui a été manipulé". "C’était un acte volontaire pour dire aux Kurdes : 'Regardez, vous n’êtes toujours pas protégés.' La communauté kurde a été prise pour cible, et l’une des personnes assassinées (Emine Kara) n’était pas une personne lambda, elle faisait d’ailleurs partie des organisatrices de la marche blanche d’aujourd’hui", ajoute-t-elle. Cette hypothèse d’un acte autre que raciste et xénophobe ne semble pas envisagée pour le moment par les autorités. Faute d'éléments reliant le suspect à l'idéologie d'ultradroite, le Parquet national antiterroriste (Pnat) ne s'est pas saisi de l'enquête. Une attaque peut "troubler gravement l'ordre public" sans que "l'intention de l'auteur (ait été) nécessairement de terroriser ou d'intimider", a précisé le Pnat à l'AFP. Le cortège tourne à droite et arrive enfin rue La Fayette. Au n° 147 de la rue, une partie des marcheurs s’avancent pour déposer des portraits des victimes du 9 janvier 2013 et du 23 décembre 2022, ainsi que des gerbes de fleurs. Une minute de silence est observée en leur honneur. Des personnes brandissent un œillet rouge, d’autres font le signe V. Les femmes en gilet violet forment aussi dans la rue une chaîne humaine, se tenant la main et tenant une nouvelle banderole avec le portrait des trois militantes kurdes tuées en 2013, au-dessus duquel on peut lire "Justice Now". C’est aussi ce que demande Fidan : "On est là pour rendre hommage à nos trois amies assassinées et, à travers elles, à toutes les femmes tombées pour la cause kurde. Il faut que justice soit rendue sur ce triple assassinat et que la France ait une volonté politique de résoudre cette affaire." De nombreux marcheurs présents mercredi demandent la levée du secret-défense dans ce dossier. Plusieurs prises de parole ont lieu à la sono de la camionnette pour la clôture de la marche blanche. Une femme appelle à "briser le silence" et à "dénoncer la barbarie turque, le triple assassinat et dix ans d’injustice". Sarah Marcha, porte-parole du Mouvement des femmes kurdes en France, enchaîne : "Paris, ville de l’amour, est encore devenue pour les Kurdes la ville de la mort. Nous ferons tout pour que ce soit la ville de la vérité et de la justice." Et elle conclut son propos, repris en chœur, avec le slogan kurde : "Jin Jiyan Azadî" ("Femme, vie, liberté").

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